Des petits miracles de chaque jour, émerge la lumière d’un lendemain plein d’espoir

Kinshasa, laboratoire des arts

Art moderne et contemporain congolais

« Congo Kitoko », « Beauté Congo » en français, c’est le titre d’une gigantesque exposition qui a eu lieu en 2015 à Paris à la fondation Cartier pour l’art contemporain. Une exposition gigantesque, car pour la première fois 350 œuvres de 41 artistes, tous Congolais vont être exposés dans une rétrospective unique, les œuvres allant de 1926 à 2015. Quelques uns sont de Kinshasa.

Derrière un grand axe de la capitale congolaise où les voitures filent à toute allure, une ruelle en terre battue. Un homme, longue silhouette fine observe la scène : à côté de lui des jeunes adossés au mur d’une boutique, discutent bruyamment. De la musique nostalgique s’échappe d’un poste radio. En face, le long des rails d’un train qui ne passe plus depuis des années, deux adolescents installés sur des chaises en plastiques, disputent un match de foot. Leurs mains sur des télécommandes sont reliées par des câbles à un poste télévisé en pleine rue. L’homme se met en marche. Il fait quelques pas, s’arrête à côté d’une voiture garée, se penche en avant et braque l’objectif de son appareil photo vers le sol. Que cherche-t-il ?

Nous sommes avec Kiripi Katembo Siku, l’un des plus jeunes et des plus contemporains des photographes de Kinshasa, grand explorateur de la rue et de ses trésors éphémères. Ce matin là, il photographie le sol, à la recherche « d’installations éphémères » : des capsules de bouteilles de bière abandonnées, les restes du repas d’une poule qui passait par là ou encore des traces d’eau saisies par son appareil photo avant que le soleil ne les fasse disparaître. « Ce qui m’anime c’est le plaisir d’immortaliser très vite des réalités qui vont disparaître », explique le jeune homme de 36 ans. « Quand tout sera super bétonné à Kinshasa, gris, etc. il n’y aura plus la même identité dans cette ville. Donc je sais qu’il faut que je fasse vite », ajoute-t-il dans un sourire. Son dernier projet en cours consiste à utiliser ses images de la terre comme fond pour y placer en photomontage des images de pieds, de visages ou de mains. La recherche de Kiripi Katembo Siku est onirique : créer de la beauté là où on ne la voit pas, des images reflets de mondes imaginaires comme sa série de reflets dans les flaques d’eau de Kinshasa qui sera exposée dans la rétrospective « Beauté Congo » à Paris.

« J’appelle ça le temps, ces espaces transitoires. Je ne cherche pas nécessairement à montrer que je photographie le sol ou des flaques d’eau, mais plutôt à révéler une esthétique qui peut exister sous une certaine forme de regard. » Un regard qui se pose depuis près de 10 ans sur les rues de Kinshasa où le photographe aime à travailler autour de « la saturation de l’espace public avec des choses qui se passent à chaque coin de rue », mais aussi les rues de Tunis où le Congolais a réalisé une série de clichés sur la révolution en 2011. « Comme j’ai commencé par la peinture, je fais pareil avec mon appareil photo », explique cet ancien étudiant de l’Académie des beaux-arts à Kinshasa. « J’utilise les objets comme j’utiliserais des couleurs pour composer mes images. Parce que les gens s’approprient leur milieu, j’essaie de faire pareil, faire avec ce que je trouve et composer mes images. » Trois de ses clichés seront exposés à Paris jusqu’au 15 novembre.

Monsengo Schula et craie blanche

© © JP Mika

Changement de quartier. Nous voilà dans l’atelier de Monsengo Shula, de dix ans l’aîné du photographe Kiripi. Son espace de travail se cache derrière un haut portail en tôle : une cour intérieure en plein air. A la craie blanche, le peintre, pantalon bleu roi et t-shirt à la mode, est en train de tracer de grandes boucles sur une toile bleue. « J’aime travailler comme ça, en plein air, explique l’artiste. Car ainsi quand je peins, les quatre vents cosmiques soufflent sur mon inspiration. L’artiste est comme un dieu, je peins ce que je ressens au fond de moi. »

Le résultat est décapant. Sur les quelques toiles exposées dans sa cour, les visages sont coupés en deux. Ici leurs cerveaux sont connectés par des fils insensés qui partent dans tous les sens. Les couleurs sont vives : rouge, vert, jaune, bleu. Les vêtements sont colorés, chemises et robes en pagnes et les visages souriants. Le tout crée une atmosphère très ironique, presque irréelle. « Je ne peux pas peindre pour peindre, explique l’artiste. Mais je peux peindre pour transmettre un message : c’est bien toute cette interconnexion, mais cela fait aussi des ravages. »

Parfait autodidacte, Monsengo Shula a été formé adolescent, à la fin des années 1970, au côté de maîtres coloristes de la peinture populaire comme Moke. Dans leurs toiles, ces maîtres de la peinture populaire racontent le quotidien de Kinshasa avec humour et ironie. De cet héritage, Shula conserve la couleur et l’esprit critique même s’il a abandonné, pour le moment, les thèmes de prédilection de la peinture populaire : la corruption, les femmes ou encore l’emprise des églises sur l’esprit des gens. A la place, le peintre explore les facettes de ce qu’il appelle « la dépendance aux nouvelles technologies ». « Le dynamisme de l’évolution », « Les branchés du clavier », sont quelques-uns des titres de ses dernières œuvres également exposées à Paris. Une façon de s’inscrire résolument dans le temps présent. Car si à Kinshasa tout le monde se serre la ceinture pour se nourrir et payer son loyer à la fin du mois, le téléphone est l’accessoire indispensable pour exister socialement et le moindre quartier a aussi son café internet toujours rempli.

« Le métal c’est la base même de la vie »

Peintres, photographes, musiciens… Qui devinerait qu’au bout de ces nombreuses pistes cahoteuses, parsemées de flaques d’eau et de bruits de générateurs, vivent de grands artistes ? A Kinshasa, il y a peu de galeries, aucun musée. Chacun travaille donc de son côté, généralement dans la cour à la lumière du jour. Rigobert Nimi, un grand homme habillé de noir est l’un de ces artistes. Dans son atelier d’une dizaine de m² – un établi en bois sous un toit de tôles ondulées – cutter, ciseaux, instruments de mesure, morceaux de tôle et bouts de tuyaux en plastique jonchent sa table.

L’artiste est en train de travailler à son dernier projet commandé par un collectionneur étranger : une gigantesque ville spatiale circulaire, intitulée Galaxy. Ancien employé d’une entreprise de métallurgie, Rigobert Nimi a trouvé dans les déchets industriels, le métal principalement, sa matière de prédilection pour incarner ses visions futuristes. « Le métal c’est la base même de la vie. Les avions, la voiture qui vous transportent, tout cela est fait de métal. Il y a même une journée mondiale de la métallurgie, ce n’est pas pour rien », s’exclame l’artiste passionné de progrès et d’explorations dans l’espace.

Peinture commerciale

L’artiste de 50 ans fait lui aussi partie de cette génération de parfaits autodidactes. « Au départ, c’est toujours l’enfance, raconte-t-il. Dès l’âge de 7 ans, j’ai commencé à fabriquer des jouets. A l’époque, les enfants faisaient ça. Mais plus tard, adolescent, alors que mes copains commençaient à s’intéresser à d’autres choses, je fabriquais toujours des jouets. Moi-même, je ne savais pas ce qui me poussait à rester dans cet univers. » Au fil des années, les jouets sont devenus des œuvres monumentales : maquette d’usines robotisées, machines spatiales, villes du futur avec tapis roulants. L’univers de Rigobert est moderne et rutilant. Très éloigné de ce qu’on peut voir au quotidien dans les ruelles de la capitale où les dernières usines industrielles ont fermé après la guerre à la fin des années 1990. « De toute façon, même si le secteur de la métallurgie ou de la culture ne tourne pas dans ce pays, à travers ce que nous faisons nous les artistes, nous faisons passer un message de progrès, de développement et de créativité. Et ce, même si ça me fait mal de voir que nos œuvres doivent partir à l’étranger pour être reconnues, car ici nous n’avons pas de musée. »

Il y a pourtant un lieu dans la capitale, un incubateur de cette effervescence artistique : l’Académie des beaux-arts. Créée en 1943, c’est l’un des rares lieux de formation artistique du continent africain. Chaque année, plus d’une centaine d’étudiants en sortent diplômés en peinture, sculpture ou arts décoratifs. « Cette académie a beaucoup fait pour la reconnaissance du rôle de l’artiste », reconnaît Henri Kalama, peintre et lui-même professeur à l’Académie des beaux-arts. Cette académie a su entretenir l’engouement pour les arts qui existe à Kinshasa et qui trouve ses origines, entre autres, dans la peinture des publicités sur les murs de la capitale. « Cette tradition de la peinture est totalement commerciale au départ, avec les publicités peintes. Il y a eu aussi les affiches de cinéma qui nous ont tous influencées jeunes, car on s’essayait à reproduire ses affiches géantes ! »

Une académie, mais aucun musée ensuite. Voilà le grand regret qui revient régulièrement à la bouche des nombreux artistes de Kinshasa. « Comment se fait-il qu’un artiste africain pour avoir la célébrité doive d’abord aller en dehors de l’Afrique, soupire Rigobert Nimi. Nous avons besoin que notre pays mette en valeur et prenne en considération ce que nous faisons », poursuit-il tout en nous montrant une carte de la RDC en métal, réalisée pour le cinquantenaire de l’indépendance, mais stocké chez lui faute de lieu d’exposition.


« Congo Kitoko »

Le commissaire de l’exposition n’est autre que le collectionneur et galeriste André Magnin, passionné d’art africain et découvreur d’artistes du continent depuis plus de 20 ans. Peintres, mais aussi sculpteurs, photographes, maquettistes, bédéistes et musiciens seront mis à l’honneur pendant trois mois jusqu’au 15 novembre pour revenir sur 90 ans d’art en République démocratique du Congo. L’objectif : donner un aperçu du dynamisme de la scène artistique congolaise encore largement méconnue ou comme le dit André Magnin : « Que les gens finissent par retenir des noms d’artistes qui devraient être aussi célèbres que les artistes occidentaux. » Retour sur cette scène artistique bouillonnante et qui ne demande qu’à obtenir des musées et de la reconnaissance dans son propre pays, la République démocratique du Congo.

Source: RFI Afrique

Cet article est aussi disponible en: Anglais

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